10.2.09

Polytechnique

Presque vingt ans après la tragédie survenue à l'École Polytechnique de Montréal, le 6 décembre 1989, où quatorze étudiantes avaient été abattues à froid par un jeune homme (Marc Lépine) s'étant introduit avec une arme dans l'édifice, le réalisateur québécois Denis Villeneuve a relevé le difficile défi de réaliser un film sur ces événements, remémorant aux Québécois un chapitre douloureux de leur histoire collective. Plusieurs médias ont discuté et débattu de la pertinence de la sortie de ce film, posant la question de la trop forte proximité avec les événements - nombre de personnes n'iront sans doute pas voir le film par crainte d'être à nouveau immergées émotionnellement dans ce souvenir pénible et bien réel. Pour ma part, j'ai pu assister à une projection avec mon regard "extérieur" et cela en valait la peine.
Dans Polytechnique, comme dans Elephant de Gus Van Sant, le récit s'articule autour de plusieurs points de vue à l'intérieur de cette même journée. Mais on pourrait reprocher à Gus Van Sant des procédés stylistiques utilisés de manière un peu trop systématique, comme si finalement les événements filmés s'adaptaient à son langage cinématographique ; c'est d'ailleurs ce qui m'avait dérangée dans son film. Denis Villeneuve utilise quelques plans assez similaires - notamment de longs travelling dans les couloirs -, mais il réussit à aller au-delà du pur procédé stylistique et à s'adapter aux états émotionnels successifs qu'il relate. Ayant fait le choix du noir et blanc, qui permet une certaine distanciation et qui magnifie l'histoire en rappelant qu'il s'agit bien d'une oeuvre cinématographique et non d'une reconstitution historique, sa mise en scène devient tour à tour discrète (assez classique au début), dans l'expectative (l'attente, la durée, la réflexion), nerveuse (prise de décision du tueur), pudique (très belle utilisation du flou), contemplative (gros plans et travellings très travaillés).
C'est comme si le réalisateur transcendait les événements avec son regard, pour montrer d'une manière "artistique" cette horreur et pour décharger dans cette expérience cinématographique toute l'émotion collective accumulée, tout en restant en même temps déconnecté de toute problématique juridique ou sociale. Le choix de créer deux personnages "victimes" principaux fictifs à partir de différents témoignages recueillis auprès des survivants et de ne pas tourner dans les locaux réels de l'Ecole Polytechnique, contribue également à prendre de la distance par rapport à la réalité et à considérer le film comme un sobre hommage, l'occasion d'une nouvelle réflexion et un rappel du devoir de mémoire.


Lire aussi la critique de Marc-André Lussier (La Presse) pour un point de vue "intérieur" sur le film.

4 commentaires:

Coralie Marie a dit…

Est-ce que le film souligne la dimension sexiste du crime ? Ca m'intéresse :-)

Doris a dit…

Oui, énormément. Dès le début, quand on est mis dans le contexte des ingénieurs de Polytechnique, le personnage principal féminin passe un entretien pour un stage en mécanique et est refoulé avec un commentaire sexiste. Ensuite, les paroles du tueur lorsqu'il entre dans la salle de classe sont sans équivoque : "les filles, à gauche, les gars, à droite". Puis il fait sortir les gars de la classe et on voit à quel point ils sont impuissants. Les propos formulés par le tueur juste avant son massacre précisent son intention : vous êtes féministes et je n'aime pas les féministes.
A la fin du film cela est à nouveau appuyé par toute une conclusion faite par le personnage féminin (qui a survécu). Alors qu'elle a trouvé un boulot dans son secteur (très masculin), elle tombe enceinte. On saisit vraiment la difficulté de sa situation de femme.
Enfin on sort vraiment du film en ayant l'impression qu'un crime atroce a été commis contre "LA" femme en général, ce jour-là.

Je ne voulais pas en dévoiler autant mais comme je ne sais pas si le film traversera l'Atlantique un jour...

Ann a dit…

J'ai vu la bande annonce et ça fait vraiment très très envie. Je trouve que l'acteur ressemble à Daniel Brühl (goodbye lenin) et les acteurs même pendant ces quelques minute silencieuses sont vraiment terribles.

Je trouve que dans la bande annonce on voit bien le désarroi des filles victimes et d'un personnage qui semble être un petit ami, impuissant...

J'avoue que tout ça fait écho à pas mal de question qui me trottent dans la tête! Je me rends compte à quel point les hommes qui vivent autours de moi (mon futur maris, mon père, mon beau père paradoxalement,...) ont toujours eu un respect sans borne et m'ont toujours vu comme leur égal. Ils m'ont permis de vivre et de grandir sans imaginer un quart de seconde que mon rôle est avant tout de m'occuper des enfants ou que je valais moins qu'eux. Peut être m'ont-ils protégé sans le vouloir, mais je me rends compte petit à petit que le monde ne pense pas comme eux.

J'avoue que quand je participe à une réunion importante et que je vois que je suis la seule femme ou qu'on est deux pour une dizaine d'hommes je me dis qu'il y a un gros gros problème! Ou sont les femmes?

Doris a dit…

Ouf, c'est effroyable ce qui vient de se produire en Allemagne... encore des femmes tuées en majorité.

Pour répondre à ta question finale, les femmes arrivent dans les générations à venir, j'espère... Mais de par leur nature même, je pense qu'elles auront toujours à gérer la relation vie professionnelle / vie familiale de manière plus complexe que les hommes...